« Quand milates tini iun vieux chouval yo dit negresse pas maman yo ». Quand les mulâtres ont un vieux cheval, ils disent que les négresses ne sont pas leurs mères. Autrement dit, dès que les mulâtres possèdent quelque chose, ils nient leurs origines nègres. Ce proverbe créole caractérise les tensions raciales entre noirs et gens de couleur, ceux qu‘on appelle mulâtres ou métis. Les premiers reprochant aux seconds de nier leur négritude.
Savez-vous que Tiger Woods se définit comme « cablinasian », contraction de « caucasian », « black », « indian » et « asian », en raison des origines diverses de son père et de sa mère ? Tiger Woods est bien ce golfeur surdoué que le monde entier définit comme « noir américain ».
Dans la bande dessinée The Boondocks d’Aaron Mc Gruder, Huey Freeman, le héros, un Africain-Américain prépubère demande à la métisse Jazmine DuBois ce qu’elle est si elle n’est pas noire. Celle-ci répond : « Ma mère est un quart irlandaise, un quart suédoise et un quart allemande. Ma grand-mère maternelle est en partie cherokee et mon grand-père surtout français, je pense, parce qu’il est originaire de Louisiane et que son père venait d’Haïti, je crois, donc, que je suis… » A ce moment, Huey réplique : « Donc tu es aussi noire que Richard Roundtree dans « Shaft en Afrique ».
J’aurai aimé connaître sa réponse. Je suis métis, comme Jazmine. J’ai du sang nègre dans mes veines mais pas seulement. En fait, je peux dire que ma grand-mère maternelle était originaire d’Inde, que mon grand-père a parait-il un lien de famille avec l’abolitionniste métis Bissette, qu’ils sont nés en Martinique, que mes grands-parents paternels étaient blancs et qu‘ils vivaient dans le massif central.
Comment les partisans du comptage ethnique me définiraient-ils ? J’ai quelques idées. Au brésil, on hésiterait entre mulato et caboclo, entre métis de blanc et noir et métis de blanc et indien. On ne manque pas de qualificatifs pour les gens couleur. Au Chili, on appelle roto le métis de blanc et d’indien. Au Venezuela, on appelle Zombo le métis de noir et d’indien. J’ai appris tout cela dans L’Amérique du sud blanche - Terre de paix et de liberté par le Jonkheer Henry Van der Meersche. J’ai des lectures variées.
On peut aussi se référer à la méthode de Moreau de Saint-Méray :
Blanc + Négresse ou Nègre + Blanche = Mulâtre
Blanc + Mulâtresse = Quarteron
Blanc + Quarteronne = Métif
Blanc + Métive = Mamelouque
Blanc + Mamelouque = Quarteronné
Blanc + Quarteronné = Sang-mêlé qui s’approche du blanc !
Attention, ça se corse !
Blanc + Marabou = Quarteron
Blanc + Griffone = Quarteron
Blanc + Sacatra = Quarteron
Sachant que,
Marabou = Nègre + Quarteronné
Griffone = Nègre + Marabou
Sacatra = Griffone + Nègre
En fait, ces dénominations du degré de couleur furent employées à Saint-Domingue, d’après l’ouvrage Les gens de couleur libres du Fort-Royal, 1679-1823 par Emile Hayot. Qu’on se rassure, j’ai les appellations Martiniquaises qu’on pourrait ressortir en France :
Blanc + Négresse = Mulâtre
Blanc + Mulâtre = Métif
Blanc + Métive = Carteron
Blanc + Carteronne = Mamelouque
Nègre + Mulâtresse = Câpre
Mulâtre + Métive = Mulâtre ou Métif
Métis Carteronne = Métif ou Carteron
Bon, même avec tout cela je ne m’y retrouve pas. J’ai à minima du sang indien, noir et blanc. Qui sait d’ailleurs si je n’ai pas du sang bleu ? J’ironise. Je ne renie rien de mes origines. Je revendique mon originalité. C’est mon identité ou plutôt mes identités. Je suis noir parce que j‘ai du sang noir. Je suis blanc parce que j‘ai du sang blanc. Je suis indien parce que j‘ai du sang indien. Pourtant, à n’en pas douter, mon sang est pourpre comme le votre, frères humains qui avec moi vivez.
Je refuse de devoir me déterminer par rapport à ma couleur de peau. Il n’y a que mon frère qui puisse entrer dans ma catégorie. J’ai du sang nègre mais je ne suis pas noir. J’ai du sang indien mais je ne suis pas hindi. J’ai du sang toubab mais je ne suis pas blanc. Au diable les discriminations mais on ne m’imposera pas la marque jaune, ni à moi ni aux autres. Je refuse cette catégorisation de la société française, ce facteur de division. On m’accusera de nier la réalité des races ou de nier la diversité suivant les états-majors. En France, je ne veux pas être fiché autrement que comme français. Passe encore pour le sexe et l’âge mais point trop n’en faut…
On catégorise pour diviser. De tous temps, on a cherché à opposer les blancs aux noirs, les gens de couleur aux uns et aux autres. Pourquoi ? Pour ne pas afficher les véritables lignes de partage du monde entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas.
« Chouval rété nen zécurie, milete nen savane ». Le cheval doit rester à l’écurie et le mulet dans la savane. Chacun sa place, chacun sa condition. Ainsi, on aurait rien à gagner à vivre ensemble, à dépasser les clivages ethniques ou communautaires.
« Milate » et « milete », métis et mulet, la parenté me fait sourire. Impossible de ne pas penser aux porteurs de « Tintin au Tibet », à la rencontre de Prabaker et Linbaba dans « Shantaram », à toutes ces images d’hommes, de femmes et d’enfants chargés comme des mulets à travers le temps et les âges.
« Vous pouvez tromper tout le peuple quelque temps ; vous pouvez tromper une partie du peuple tout le temps ; mais vous ne pouvez tromper tout le peuple tout le temps » disait le président Lincoln. Qui peut croire qu’il faudrait des statistiques pour lutter contre les discriminations à l’embauche et évaluer les progrès en la matière. Sommes-nous tous aveugles ? Je crois que le chemin vers l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Je crois qu’on se sert de la lutte contre les discriminations à l’embauche pour diviser les français à des fins électorales. Pourquoi systématiquement opposer français de souche et français d’origine étrangère ? Pourquoi systématiquement opposer français blancs et français de couleur ? Français des cités et français du terroir ? Messieurs les politiques, n’espérez pas un instant me voir vous suivre sur le chemin de la discrimination positive, des quotas et des comptages ethniques.
Je n’ai pas envie de jouer dans la version française de Retour vers le futur et de voir ressortir un jour l’ordonnance du 31 août 1778 dans laquelle on indiquait qu’ « on spécifiera dans les actes de baptême des gens de couleur libres, leur état et le degré de couleur avec leurs surnoms pourvu que ce ne soit pas celui des maîtres qui les auraient affranchis ».
Comme Bissette en son temps, je préfère les politiques qui additionnent à celles qui divisent. Comme Ernesto Guevara, je crois qu’il faut travailler à l’émergence de « citoyens conscients de toutes les incidences de leur comportement individuel sur la « santé » du collectif ».
Pour lutter contre les discriminations à l’embauche, une action éducative est nécessaire. Il faut que chacun apprenne à se débarrasser de ses préjugés, ceux des patrons sur les candidats et ceux des candidats sur les patrons. Ensuite, il faut sanctionner fermement les auteurs de discriminations.
Encore une fois, le sang qui coule dans nos veines est le même. Qu’il batte sous une peau claire ou brune le sang de l’espèce humaine est pourpre. Frères humains n’ayez entre vous le cœur endurci.
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