Le message pourpre

Publié le par Gérald Alexandre Roffat

« Quand milates tini iun vieux chouval yo dit negresse pas maman yo ». Quand les mulâtres ont un vieux cheval, ils disent que les négresses ne sont pas leurs mères. Autrement dit, dès que les mulâtres possèdent quelque chose, ils nient leurs origines nègres. Ce proverbe créole caractérise les tensions raciales entre noirs et gens de couleur, ceux qu‘on appelle mulâtres ou métis. Les premiers reprochant aux seconds de nier leur négritude.

Savez-vous que Tiger Woods se définit comme « cablinasian », contraction de « caucasian », « black », « indian » et « asian », en raison des origines diverses de son père et de sa mère ? Tiger Woods est bien ce golfeur surdoué que le monde entier définit comme « noir américain ».

Dans la bande dessinée The Boondocks d’Aaron Mc Gruder, Huey Freeman, le héros, un Africain-Américain prépubère demande à la métisse Jazmine DuBois ce qu’elle est si elle n’est pas noire. Celle-ci répond : « Ma mère est un quart irlandaise, un quart suédoise et un quart allemande. Ma grand-mère maternelle est en partie cherokee et mon grand-père surtout français, je pense, parce qu’il est originaire de Louisiane et que son père venait d’Haïti, je crois, donc, que je suis… » A ce moment, Huey réplique : « Donc tu es aussi noire que Richard Roundtree dans « Shaft en Afrique ».

J’aurai aimé connaître sa réponse. Je suis métis, comme Jazmine. J’ai du sang nègre dans mes veines mais pas seulement. En fait, je peux dire que ma grand-mère maternelle était originaire d’Inde, que mon grand-père a parait-il un lien de famille avec l’abolitionniste métis Bissette, qu’ils sont nés en Martinique, que mes grands-parents paternels étaient blancs et qu‘ils vivaient dans le massif central.

Comment les partisans du comptage ethnique me définiraient-ils ? J’ai quelques idées. Au brésil, on hésiterait entre mulato et caboclo, entre métis de blanc et noir et métis de blanc et indien. On ne manque pas de qualificatifs pour les gens couleur. Au Chili, on appelle roto le métis de blanc et d’indien. Au Venezuela, on appelle Zombo le métis de noir et d’indien. J’ai appris tout cela dans L’Amérique du sud blanche - Terre de paix et de liberté par le Jonkheer Henry Van der Meersche. J’ai des lectures variées.

On peut aussi se référer à la méthode de Moreau de Saint-Méray :

Blanc + Négresse ou Nègre + Blanche = Mulâtre

Blanc + Mulâtresse = Quarteron

Blanc + Quarteronne = Métif

Blanc + Métive = Mamelouque

Blanc + Mamelouque = Quarteronné

Blanc + Quarteronné = Sang-mêlé qui s’approche du blanc !

Attention, ça se corse !

Blanc + Marabou = Quarteron

Blanc + Griffone = Quarteron

Blanc + Sacatra = Quarteron

Sachant que,

Marabou = Nègre + Quarteronné

Griffone = Nègre + Marabou

Sacatra = Griffone + Nègre

En fait, ces dénominations du degré de couleur furent employées à Saint-Domingue, d’après l’ouvrage Les gens de couleur libres du Fort-Royal, 1679-1823 par Emile Hayot. Qu’on se rassure, j’ai les appellations Martiniquaises qu’on pourrait ressortir en France :

Blanc + Négresse = Mulâtre

Blanc + Mulâtre = Métif

Blanc + Métive = Carteron

Blanc + Carteronne = Mamelouque

Nègre + Mulâtresse = Câpre

Mulâtre + Métive = Mulâtre ou Métif

Métis Carteronne = Métif ou Carteron

Bon, même avec tout cela je ne m’y retrouve pas. J’ai à minima du sang indien, noir et blanc. Qui sait d’ailleurs si je n’ai pas du sang bleu ? J’ironise. Je ne renie rien de mes origines. Je revendique mon originalité. C’est mon identité ou plutôt mes identités. Je suis noir parce que j‘ai du sang noir. Je suis blanc parce que j‘ai du sang blanc. Je suis indien parce que j‘ai du sang indien. Pourtant, à n’en pas douter, mon sang est pourpre comme le votre, frères humains qui avec moi vivez.

Je refuse de devoir me déterminer par rapport à ma couleur de peau. Il n’y a que mon frère qui puisse entrer dans ma catégorie. J’ai du sang nègre mais je ne suis pas noir. J’ai du sang indien mais je ne suis pas hindi. J’ai du sang toubab mais je ne suis pas blanc. Au diable les discriminations mais on ne m’imposera pas la marque jaune, ni à moi ni aux autres. Je refuse cette catégorisation de la société française, ce facteur de division. On m’accusera de nier la réalité des races ou de nier la diversité suivant les états-majors. En France, je ne veux pas être fiché autrement que comme français. Passe encore pour le sexe et l’âge mais point trop n’en faut…

On catégorise pour diviser. De tous temps, on a cherché à opposer les blancs aux noirs, les gens de couleur aux uns et aux autres. Pourquoi ? Pour ne pas afficher les véritables lignes de partage du monde entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas.

« Chouval rété nen zécurie, milete nen savane ». Le cheval doit rester à l’écurie et le mulet dans la savane. Chacun sa place, chacun sa condition. Ainsi, on aurait rien à gagner à vivre ensemble, à dépasser les clivages ethniques ou communautaires.

« Milate » et « milete », métis et mulet, la parenté me fait sourire. Impossible de ne pas penser aux porteurs de « Tintin au Tibet », à la rencontre de Prabaker et Linbaba dans « Shantaram », à toutes ces images d’hommes, de femmes et d’enfants chargés comme des mulets à travers le temps et les âges.

« Vous pouvez tromper tout le peuple quelque temps ; vous pouvez tromper une partie du peuple tout le temps ; mais vous ne pouvez tromper tout le peuple tout le temps » disait le président Lincoln. Qui peut croire qu’il faudrait des statistiques pour lutter contre les discriminations à l’embauche et évaluer les progrès en la matière. Sommes-nous tous aveugles ? Je crois que le chemin vers l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Je crois qu’on se sert de la lutte contre les discriminations à l’embauche pour diviser les français à des fins électorales. Pourquoi systématiquement opposer français de souche et français d’origine étrangère ? Pourquoi systématiquement opposer français blancs et français de couleur ? Français des cités et français du terroir ? Messieurs les politiques, n’espérez pas un instant me voir vous suivre sur le chemin de la discrimination positive, des quotas et des comptages ethniques.

Je n’ai pas envie de jouer dans la version française de Retour vers le futur et de voir ressortir un jour l’ordonnance du 31 août 1778 dans laquelle on indiquait qu’  « on spécifiera dans les actes de baptême des gens de couleur libres, leur état et le degré de couleur avec leurs surnoms pourvu que ce ne soit pas celui des maîtres qui les auraient affranchis ».

Comme Bissette en son temps, je préfère les politiques qui additionnent à celles qui divisent. Comme Ernesto Guevara, je crois qu’il faut travailler à l’émergence de « citoyens conscients de toutes les incidences de leur comportement individuel sur la « santé » du collectif ».

Pour lutter contre les discriminations à l’embauche, une action éducative est nécessaire. Il faut que chacun apprenne à se débarrasser de ses préjugés, ceux des patrons sur les candidats et ceux des candidats sur les patrons. Ensuite, il faut sanctionner fermement les auteurs de discriminations.

Encore une fois, le sang qui coule dans nos veines est le même. Qu’il batte sous une peau claire ou brune le sang de l’espèce humaine est pourpre. Frères humains n’ayez entre vous le cœur endurci.

Publié dans Orange

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Olivier Davoust 18/03/2007 00:39

c'est un très beau texte. c'est à relire souvent. c'est le genre de textes qui manquent aujourd'hui.franchement, j'ai peur de ce qui se passe en ce moment.le thème des discriminations fait/refait surface, et je trouve que les réponses qui sont données vont dans un mauvais sens, un sens qui ne résoudra rien et amplifiera même les problèmes.C'est un sujet qui m'a travaillé toute cette semaine dans differents articles, pas facile, mais je sens poindre un fossé qui ne fait que s'agrandir dans l'utilisation de la notion de discrimination.Encore une fois, j'espère que ce que je pense est une connerie, ce qui ne serait pas très grave en soi :) , que l'avenir me donnera tort et mais je suis arrivé à la conclusion que la focalisation sur les testings et la discrimination, la "compréhension" de differentes catégories et de leurs difficultés bien réelles au travers de chartes, de déclarations,, au final, ne résoudra rien sauf créer des immenses frustrations et des tensions dont on ne mesure pas encore la gravité.Allez j'espère que je délire un peu, que mes lunettes sont pas bien réglées .. j'expliquerai cela de manière bien plus détaillée, puisque quand je le fais dans divers endroits on me dit que c'est trop long pour être publié . Triste symbole des temps : vite pensé, vite écrit, et pas trop de questions à se poser svp ...un bon, un méchant, et hop on passe au sujet suivant.Des textes comme le tien, on va sacrement en avoir besoin.

Gérald Alexandre Roffat 18/03/2007 23:23


Merci pour ton commentaire. La discrimination positive me fait peur. Nicolas Sarkozy y est favorable sauf pour faciliter l’accès de NDA à la course présidentielle.
Ségolène Royal semble y être prête, du moment que la majorité des français le souhaite. François Bayrou y est défavorable. Jean-Marie Le Pen est favorable à la préférence nationale.
Je crois que l'heure est grave mais je porte également des lunettes ;)